Dix-sept ans d’attente ! Le doom, c’est bien connu, est certes plutôt du genre lent, mais Saint-Vitus, avouez, a sacrément traîné la patte pour retourner en studio… En 2003, le line-up « classique » (qui est à distinguer du line-up « historique »), comprenant le mythique Scott « Wino » Weinrich, s’était pourtant réuni sur les planches, publiant quatre ans plus tard (quand je vous disais qu’ils traînaient la patte !) le DVD Live in Chicago. Tout le monde s’attendait dès lors à voir cette réunion tant attendue se concrétiser également en studio, mais Saint Vitus retomba dans une longue hibernation qui ne pris fin que bien des années plus tard avec, enfin (!), la sortie de son huitième opus. On y retrouve bien sûr la paire Dave Chandler (guitare)/Mark Adams (basse), accompagnée de Weino et du batteur Henry Vasquez, le frappeur historique Armando Acosta étant décédé en 2010. Ambitieux, le groupe propose même avec Lillie: F-65 un album-concept avec comme cadre un lit d’hôpital et comme toile de fond narrative la dépendance aux drogues et le sevrage. Un thème qui convient parfaitement à nos vétérans du doom.
Dès le titre d’ouverture, « Let Them Fall », on retrouve le son typique de Saint Vitus. D’abord la guitare de Chandler, reconnaissable entre mille, bien sûr, dont j’avoue ne pas être un grand fan, mais aussi le rythme pachydermique, l’ambiance solennelle et Weino dans son rôle de grand prêtre du désespoir. Saint Vitus est comme figé dans le temps, aucun groupe et aucune mode de ces trente dernières années ne semble l'avoir influencé, on dirait qu’il a vécu dans une grotte ou qu’il a été cryogénisé entre chaque publication. La bande à Chandler pratique la régression musicale, le refus volontaire de toute modernité, de toute évolution. Et c’est exactement la raison pour laquelle on apprécie ce groupe qui prêche un doom primaire et dépouillé. Cela dit, même si nous avons beaucoup de sympathie pour ces jusqu’au-boutistes, force est de reconnaître que Lillie nous a déçus. L’aspect instrumental n’a jamais été très poussé au sein de ce groupe (remarque qu’on peut étendre au doom dans son ensemble), qui officie plutôt dans les ambiances poussiéreuses. Oubliez le souffle épique d’un Candlemass, Saint Vitus lui préfère une sorte de blues souffreteux et intimiste. Mais tout cela n’est guère nouveau.
Ce qui gêne sur Lillie, c’est la façon dont l’aspect instrumental se réduit à peau de chagrin au profit du chant. Certes Weino est en forme, et il n’y a plus grand-monde pour nier que Saint-Vitus sonne bien mieux avec Weino qu’avec Scott Reagers ou Christian Lindersson. Mais lorsque la musique se fait aussi minimaliste que cela, la frontière entre respect des traditions et fainéantise devient fine, et cela malgré quelques accélérations rythmiques (à l’échelle du doom !) surprenantes (« Blessed Night »). Soyons toutefois clairs, l’appréciation d’un disque de Saint Vitus ne se base pas sur des critères « techniques » (les soli de Chambers sont par exemple, et objectivement, très moches), mais plutôt sur ce climat très particulier que le groupe est toujours parvenu à distiller. Et il y parvient encore à quelques reprises sur ce disques, comme à l’occasion d’un « The Waste of Time » plus abouti et au riff archétypique, mais plus encore sur le joli interlude instrumental « Vertigo » et « Dependence ». Sur ce dernier, Saint Vitus atteint enfin son but, en rendant bien le délire et les effets de la drogue sur le personnage principal de l’histoire, avec ces notes de guitare rallongées et bruitistes. Pourtant le riff principal est à nouveau archi-simple, ce qui démontre mes propos ci-dessus : quand tous les éléments sont alignés, lorsqu'un sentiment se dégage de cette musique, ça marche. Quant au finale « Withdrawal », il suscite en moi une réaction ambivalente. Certes Dave Chandler excelle à produire des sons plus biscornus les uns que les autres et en termes d’expérimentation, cette conclusion ne manque pas d’intérêt. Mais dans le cadre d’un disque d'à peine plus d'une demi-heure, il est regrettable de consacrer un titre entier seulement à « ça ».
Le retour de Saint Vitus s’effectue donc, et ça ne surprendra personne, sous le signe de la continuation et d’un respect ascétique de son patrimoine. On notera peut-être simplement un jeu moins léthargique de Vasquez par rapport à feu son prédécesseur, mais l’évolution s’arrête là. La sauce a cependant du mal à prendre, quoique je conçoive que ce disque divisera l’opinion. Chez certains, il provoquera sans doute des réactions aussi enthousiastes qu’immédiates, mais chez d’autres il sonnera assez creux. Cette deuxième réaction fut hélas la mienne. L’éthique du groupe demeure irréprochable mais il ne parvient que trop rarement sur ce disque à créer cette magie très particulière. L’intérêt de Lillie dans la discographie de Saint Vitus est à mon sens trop maigre pour mériter qu’on s’attarde trop longtemps dessus. Dommage, très dommage.
Mastema
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